La forêt apatride
SEQUOIA-ACT
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Workshop forest - Lydie Jean Dit Panel

Publié par Milutin Miletić

le 20/12/2016

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Description


Forêt Apatride


Quand la forêt de Rouvres est bien enracinée, l’artiste Mickaël Valet invente, lui, le concept de"Forêt apatride", à partir d’un séquoia que la foudre a abattu le 1er août 2012 à Dijon. Cet arbre avait grandi avec son arbre frère dans le jardin du cloître du couvent des Cordeliers, à une cinquantaine de mètres de ce qui est aujourd’hui le musée d’Art sacré. Espace religieux inscrit dans le tissu urbain, invisible depuis la rue, cédé à la communauté des Dominicains par les Franciscains, abandonné, gagné par des rosiers sauvages et promis à devenir hôtel 4 étoiles. L’ensemble a été découvert en 2011 par Romain Vicari et d’autres étudiants alors en 3e année art. Ils fêteront leur diplôme sous le cloître, à la tombée du jour, avec feu de camp et conversations jusque tard dans la nuit. C’était un moment de recueil et de partage extraordinaire sur des bancs improvisés, Axel Roy me faisant visiter les lieux dans la lumière ouvreuse de son téléphone portable. Mickaël Valet reconnaît le séquoia comme "Arbre père" et en propose la filiation, grâce aux milliers de graines que les cônes ont libérés, à toute personne soucieuse de favoriser sa descendance sur un terrain choisi. Qui peut dire l’origine des deux arbres ayant grandi de chaque côté du bassin central de ce jardin à Dijon ? Où ai-je lu – n’est-ce pas à Paray-Le-Monial, à côté de la basilique – qu’un tel plan d’eau en pareil lieu est signe de renaissance et de fécondité ? Il est ici-bas le reflet des réalités divines. Le jardin du cloître symbolise toute la création. Ses galeries ouvertes aux points cardinaux, les colonnes sculptées, les fleurs ont toutes un sens et permettent, selon leur espèce et leur orientation, de s’éleverdes formes naturelles aux vérités spirituelles qu’elles renferment tout en demeurant cachées. L’arbre participe du lien étroit qui unit le Ciel et la Terre. Emporter la semence du séquoia, la planter, revient à déployer où que l’on aille l’image de cette rencontre. En elle s’actualise la Sierra californienne qui fut son berceau avant la Bourgogne, mais aussi le jardin originel en tant qu’il est sacré, fondateur d’engendrement et lieu du récit de la création. Sacré, l’est aussi le geste du semeur qui enfouit le germe de la forêt de demain, sacrée la forêt d’aujourd’hui, en regard des inquiétudes écologiques et de la crainte de voir disparaître un monde vivant sans lequel l’humain ne peut pas vivre. La Forêt apatride est apparentée à un autre processus, parmi les premières oeuvres de l’artiste. Intitulée No Round Up, puis Ground Up Protocol, elle est exposée actuellement à Andrésy. Après Fontaine-lès-Dijon et Berlin, elle existe sous la forme d’une petite construction en bois, élevée sur des poteaux de fer. Sa surface habitable a été calculée d’après l’assemblage d’un certain nombre de caisses qui contiennent ce qui s’est détaché des arbres sans toucher le sol et que Mickaël Valet recueille depuis 2008 au cours de ses résidences19 et de ses déplacements. Écorces et feuilles, aiguilles et pommes de pin y forment par strates et par contact une nouvelle terre. De quelle nature peut bien être cet humus où se côtoient des espèces aux provenances initialement séparées ? De quelles germinations est-il le potentiel ? J’ai le mot hybride sur le bout de la langue. Chaque caisse prépare un bouquet de pérégrinations que l’artiste regarde comme "LE territoire", un stockage qui diffère beaucoup depuis sept ans, toujours mobile et inattendu. Que s’agit-il de constater ? Un système démontable, à mi-chemin entre l’observatoire, l’exposition et la pépinière ; échantillon vivant du principe naturel, synthèse végétale, prototype de la maison nomade, à méditer, à suivre… Forêt apatride et terre sans frontière, il n’y a plus en elles ni pays ni paysage, mais des trajectoires grandes ouvertes. Elles sont loin des exemples spectaculaires liés à l’attractivité des grandes manifestations : la canopée artificielle et renversée conçue par les scénographes de Lucie Lome pour Lille 2004 ; la forêt du pavillon autrichien de l’exposition universelle de Milan, reproduisant à s’y méprendre un sous-bois humide par la ruse d’un soubassement alimenté au goutte-à-goutte. Avec ces désignations d’un sol en négatif, je me souviens de l’étudiant soucieux du devenir des abeilles, désirant faire oeuvre avec un plan de tomate cultivé « hors sol »20. Comme si le terrain était souillé, miné, insuffisant et qu’il exigeait de refaire à neuf un lit de racines sans la profondeur de la croûte terrestre. Concevoir un compost en transit paraît crucial si l’homme ne peut ou ne sait plus où se poser. Les temps actuels sont à l’autosubsistance, cette débrouillardise respectueuse de l’environnement et combien politique dans sa prise de position dans les friches. Leur mise en valeur se vérifie à la façon dont d’autres étudiants21 investissent depuis deux ans le quartier des Lentillères à Dijon, cherchant dans les creux de terre à la fois un refuge, un potager partagé, une conscience de citoyen. Et la propagation spontanée des plantes que Mickaël Valet contemple devant le chalet municipal de Rouvres, souffle sur l’espace cet esprit d’aventure. Certains lui préfèrent le feu, craignant la vermine, les nids des rongeurs et les herbes invasives, et jugeant dépotoir ce qui n’est pas dompté. Comment l’idée de désordre vient-elle ? Ne serait-ce pas plutôt une autre forme de vitalité ? Dans cette nature qui se plante seule, Gilles Clément défend la diversité biologique. Ses livres, Le Jardin en mouvement, Le Tiers-Paysage, argumentent pour ce libre développement des espèces devant le caractère non renouvelable à l’infini de la biomasse planétaire. À l’école nationale supérieure d’Art de Dijon, le design d’espace explore ces phénomènes et s’appuie sur l’invention du "Mur végétal"ou jardin suspendu du botaniste Patrick Blanc, pour faire autrement sa place à la nature.


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