La forêt apatride
SEQUOIA-ACT
  1. l’arbre père
  2. L’ARBRE PÈRE A TAÏWAN

L’ARBRE PÈRE A TAÏWAN

Publié par Mickael Valet, Milutin Miletić

le 22/01/2015

504 vues

L'ARBRE PÈRE

Description

« Le signe d’un destin grandiose dont les racines remontaient à la naissance du monde »

L’Arbre Père, une offrande de Dijon au peuple Taïwanais. Un vecteur à travers les âges et les civilisations, reliant le ciel et la terre. Un symbole d’immortalité. Un géant venu du fond des âges. Un voyage autour du monde pour la chance d’offrir une sépulture décente à celui dont l’homme s’est senti si proche, à celui qui nous à appris la beauté et l’humilité.

L’ORIGINE DU PROJET

Dijon, début 2012. L’ancien Monastère des Cordeliers, d’abord Franciscain puis Dominicain est en réhabilitation. C’est au cours d’une interruption budgétaire des travaux, qu’y entrent des jeunes artistes qui constatent sa poésie et son potentiel. Le Monastère, son Cloître, sa pierre polie au fil du temps, son grand réfectoire, ses rosiers centenaires, son parterre de fougères et de fraisiers sauvages... et son couple de Séquoias Géants trônant au dessus de la vieille ville. Acter en son sein est délicat, entreprise hautement vaniteuse que de vouloir faire de l’art là où tout est Art.
Dimanche 10 juin, la porte du grand réfectoire est ouverte aux nombreux dijonnais qui viennent se saisir de cette part manquante de leur héritage. Plus tard, dans une édition retraçant cette première exposition au monastère des Cordeliers, il sera écrit : « (...) Nous n’avons rien fait, nous sommes de très grands artistes... D’entre tous lieux, il y en a un à voir. Nous sommes allés au Cloître »

Le Cloître est ouvert. Le tout Dijon s’y engouffre venant chercher spiritualité et aventure.
Les travaux reprennent, et l’un d’entre nous n’ayant pas attendu pour prendre la responsabilité du Cloître, est embauché par l’entreprise de rénovation comme gardien du Monastère. Agent double pour une immersion de longue durée. En parallèle des travaux, nous menons des mois durant un travail de documentation, de prélèvement et de création tout en œuvrant pour maintenir une activité culturelle avec la scène locale ; dans ce qui fut une place religieuse, politique et culturelle forte. Notre action, retarder sa désacralisation le temps de le rendre à la mémoire collective dijonnaise. Dernier hommage aux moines, au parlement des États de Bourgogne, aux Ducs de Bourgogne eux même...

Le premier août 2012, à 20 heures, la Foudre s’abat sur l’un des deux Séquoias Géants. Pulvérisé sur le coup, perçant la toiture, on en retrouve des fragments jusqu’à la place des Cordeliers.
Commence alors une récolte systématique des cônes du Séquoia, tombés au sol avec les branches et ouverts par la foudre alors qu’ils sont à maturité. Collecte, séchage, tri ; nous nous trouvons en possession de centaines de milliers de graines de Sequoiadendron giganteum, ce qui deviendra plus tard l’œuvre liée à L’Arbre Père : La Forêt Apatride.
Il y a aussi ces morceaux singuliers gisant dans le Cloître : départs de branches tels des oiseaux déchus, la cime tombée à pic, écorces épaisses et filandreuses éparpillées... Le Géant tombé devient notre principale préoccupation. Lors de la venue de l’élagueur, nous dirigeons la découpe en vue d’une future reconstitution de l’arbre, ce qui deviendra L’Arbre Père. C’est un sauvetage précipité. Trajet après trajet nous transférons les restes de l’arbre foudroyé dans notre atelier à Fontaine-lès-Dijon. Pour les plus gros blocs, nous obtenons l’aide des ouvriers. Il n’y aura qu’un séquoia géant pour l’inauguration de la résidence hôtelière. Nous sommes désormais les dépositaires des restes de l’ancien plus grand arbre de Dijon... et de sa progéniture.

L’ARBRE PERE, HISTOIRE D’UNE MIGRATION

L’ARBRE PÈRE À TAÏWAN

En 2014 sous l’impulsion de la Maison Laurentine et de son Directeur Pierre Bongiovanni (centre d’art discret, Haute Marne) et à l’invitation du Ministère de la Culture Taïwanais, du Bureau Français de Taipei, du Ministère des Affaires Aborigènes de Taïwan, avec l’aide du Centre Culturel de Taïwan à Paris et de Sidebyside Studio à Berlin ; Mickaël Valet serait amené à faire une résidence dans la région de Ping Tung en collaboration avec les artistes aborigènes Païwan.

Tout porte à voir (ou générer) une logique entre le foudroiement de cet arbre, son origine, et la trajectoire des artistes impliqués.
Le trajet historique parcouru par l’arbre foudroyé en l’état de graine en 1853 entre la Sierra Nevada et Dijon, est de 9 900 kilomètres environs.
La distance à vol d’oiseau séparant Dijon de Hengchun (ville dans la pointe sud de l’île, région du Ping Tung) est de 9 991 kilomètres.

La problématique du déplacement de la matière, de la matière coupée de son contexte d’origine, est au coeur de ce travail. L’attention naïve première portée sur un objet se voit augmentée de tous les paramètres rencontrés en route. Ces paramètres ingérés et digérés intègrent et concourent à une composition plus large, composition qui elle même tente de s’insérer est de se légitimer dans son temps. Fragmenté, ce Séquoia Géant se trouve pouvoir tendre vers le tour du monde, et ainsi catalyser des enjeux de grande envergure.
L’acte et la forme sont envisagés comme intervention dans un processus déjà en cours. En quelque sorte dépositaire du plus grand arbre de Dijon, et à la veille d’un voyage sur la face cachée de la Terre l’association se fait l’ambassadeur de l’arbre comme de la ville en emportant ces reliques.

En prenant le Séquoia Géant pour sujet, c’est une certaine neutralité du regard permise pour aborder l’histoire et la géographie ; une neutralité de considération des manières d’être au monde. Culte des Miwoks pour le géant dans la Sierra Nevada ; culte des Pingtung pour la forêt primaire sud taïwannaise désormais interdite d’accès. Improbable rencontre d’une espèce d’un bout de la terre avec la terre la plus lointaine. Cet arbre qui lui même a vu son environnement menacé devient vecteur entre ces peuples aborigènes confrontés tous deux à l’absorption, l’Occident pour l’un, la Chine pour l’autre. D’une hégémonie à une autre, d’une flotte à une autre. 3 des 10 plus grandes compagnies de fret maritime sont taïwanaises. Avec le soutient du ministère taïwanais des affaire aborigène et du ministère taïwanais de la culture, nous travaillons avec Pierre Bongiovanni à obtenir le mécénat d’une compagnie de fret taïwanaise pour la prise en charge du transport de la pièce.

La sculpture une fois complétée et montée en extérieur (dans la vision actuelle du projet) sera une pièce permanente jusqu’à nouvel ordre. L’idée de boucler la boucle est tentante, et il n’est pas exclu qu’un élément déclencheur futur oblige la pièce à traverser l’Océan Pacifique pour finir ses jours dans sa forêt primaire d’origine...

Sur la piste du Sequoiadendron giganteum, qui longtemps, domina le règne végétal.
Conifère de la famille des Taxodiaceae, le Séquoia géant est l’unique représentant actuel du genre Sequoiadendron. Les Séquoia sont apparus il y a environ 160 Ma et se déployèrent sur la plupart des terres émergées avec plus d’une soixantaine d’espèces détenant les records de taille et de longévité. La dernière grande ère glaciaire leur fut fatale, seul le Sequoiadendron giganteum survécu, se rétractant jusqu’à n’occuper plus que quelques vallées étroites dans la Sierra Nevada, actuelle Californie.
Lorsque les botanistes occidentaux furent confrontés à ce Géant venu du fond des âges, vers 1853, ils ne tardèrent pas à en acheminer jusqu’en Europe. Ils ignoraient qu’à travers ce geste ils lançaient la Réintroduction du Séquoia géant sur ce sol qui fut son territoire naturel.

L’Arbre Père de Dijon, est l’un de ces premiers Séquoias réintroduit.
Né dans la forêt primaire de Californie, il traversera les États-Unis d’Ouest en Est, puis l’océan Atlantique, débarquera sur le sol écossais d’abord, avant de trouver sa place au Monastère des Cordeliers avec son jumeau (entre 1858 et 1860). Alors qu’en l’espace de seulement 150 ans ils deviennent les plus grands arbres de Dijon, la Foudre vient bouleverser l’ordre des choses.
Déraciné brutalement, arraché d’abord à sa terre natale, puis à sa terre d’accueil, le voilà désormais en morceaux. Sa mobilité retrouvée, il est prêt à poursuivre sa transhumance autour du monde, chargé de son passage par le Cloître...
Nous souhaitons désormais acheminer cet héritage, cet arbre voyageur, ce défunt, jusqu’à sa première et dernière demeure, dans sa forêt d’origine. Non sans ajouter un chapitre à son épopée : Taïwan.

TAÏWAN, TERRE D’ASILE POUR L’ARBRE PÈRE ?

Pourquoi Taïwan ? Le choix d’y acheminer le Sequoia géant de Dijon repose une image poétique qui est intimement liée à la Géographie comme à la grande histoire des Séquoias et des Hommes.

Tout d’abord, une évidence. Cet arbre, L’Arbre Père, a parcouru prêt de 10 000 kilomètres à la fin du XIXeme s. pour parvenir jusqu’à Dijon. A vol d’oiseau, 9 900 km séparent Dijon de la région convoitée, le Ping-Tung dans le nord de Taïwan ; et enfin 10 900 km séparent Taïwan de sa forêt d’origine en Californie.

Puis, cet arbre gigantesque, reliant le ciel et la terre, a su mettre d’accord panthéisme et monothéisme.
Mythe Tolawa, tribu du Nord Pacifique, l’un des premiers peuples à cohabiter avec les Séquoias millénaires : « Au commencement, il n’y avait que l’eau et les ténèbres. Alors le Créateur conçut de faire venir le monde à l’existence. Au centre du monde se tenait le Premier Séquoia sous lequel étaient visibles les races de tous les animaux dont le Créateur avait ainsi conçu l’existence. Des pré-humains devinrent rochers, arbres et animaux, et s’éloignèrent quand le premier peuple arriva. »
Tandis que les premiers Chrétiens confrontés au Séquoia s’exclamèrent :
Le Révérend John Muir : « cet arbre était dans son printemps et frémissait aux vents de la Sierra du temps que le Christ foulait la Terre » 1868
Révérend Starr King : « La Mariposa se dresse là comme Dieu l’a créée »
Lafayette Houghton Bunnell : « Je sentis tout mon être envahi d’une étrange émotion et mes yeux s’emplirent de larmes... » il pouvait alors mourir en paix « puisqu’il venait de découvrir ici-bas la puissance et la gloire de l’Être suprême »
Voilà un Être, un Arbre, qui a su abolir la distance entre les peuples, entre les croyances pour donner ce sentiment si puissant d’élévation. Hors les peuples aborigènes du Sud de Taïwan vouent un culte à la nature et ont une relation animiste très ancrée aux grands arbres.

Le Péril est partie de ce lien entre le Séquoia et les Hommes. Lorsqu’il fut découvert, les peuplades amérindiennes qui le vénéraient depuis des siècles étaient menacées de par la présence même des colons. En France, il a côtoyé les moines dominicains dans les dernières décades de leur exercice au Monastère des Cordeliers et à assisté à leur retrait face à l’athéisme. Dans la région du PingTung, les aborigènes entrent actuellement dans une période charnière délicate puisque leur environnement a été mis à mal par une succession de typhons, et leurs traditions sont questionnées par l’entrée dans le troisième millénaire, ère de la communication.

Cette histoire est aussi celle des relations entre les grands pôles économiques, de la rivalité entre les États-Unis d’Amérique et la vieille Europe, avec les superpuissances asiatiques montantes. Taïwan est désormais le leader mondial du transport maritime, ce qui vient finir d’appuyer ce choix.
Le Séquoia navigue au grès des turpitudes humaines, entre sauvagerie et civilisation, reliant le profane et le sacré ; il voit les ères passer et l’histoire des hommes se dérouler à son pied. Impassible, il nous rappelle que le monde ne se réduit pas à une époque ni à l’humanité.

LES PARTENAIRES DE L’ARBRE PERE A TAÏWAN

La Maison Laurentine, Centre d’Art Discret, soutient le projet ainsi que La Forêt Apatride à travers la mise en place et l’accueil des artistes dans la résidence hors les murs dédiée : « Dans les plis de l’obéissance au vent » (Rouvres-Sur-Aube, 52).
Pierre Bongiovanni (Directeur de La Maison Laurentine) et I-Wei Judy Li (Commissaire d’Exposition indépendante), à l’origine du programme d’échange culturel entre la France et Taïwan, soutiennent le projet de résidence pour la réalisation de l’œuvre L’Arbre Père à Taïwan.

Suite au travail artistique fourni par Milutin Miletic lors de son immersion au Cloître et de sa décision de collaborer avec Mickaël Valet, le Projet L’Arbre Père à Taïwan obtient en 2013 le soutient de la DRAC Bourgogne (Direction Régionale des Affaires Culturelles) à travers l’attribution de l’Aide Individuelle à la Création.